L’ouverture pays de l’industrie minière

Par André Dang *

 

= Les fondements de l’ouverture pays – Locale ou offshore, la construction d’usines performantes pour le traitement de la ressource mobilisable aura permis d’optimiser cette dernière et donc de traiter des teneurs plus basses que par le passé. C’est d’abord le cas avec l’usine du Nord, dont la ressource était évaluée à 748 000 tonnes par SLN contre 7,6 millions par KNS. C’est également le cas pour l’usine de Gwangyang avec, au moment où le partenariat fut initié, une baisse de teneur à l’export à 2,27% contre 2,35%, ce qui aura permis de redonner une troisième vie aux mines. L’économie réalisée sur les coûts commerciaux a permis au partenariat verticalement intégré de traiter une teneur de 2,15% au cours des trois premières années, c’est-à-dire bien au-dessous de ce qui était alors considéré comme normal en Nouvelle-Calédonie. L’abaissement de la teneur en nickel à 2% permet aujourd’hui d’augmenter la durée d’exploitation des mines et de mettre en valeur d’autres gisements exploités et abandonnés ou générant des volumes de minerais mis en verse. C’est donc bien la performance des outils industriels qui produit la valeur marchande ainsi que l’étendue de la ressource valorisable.

= Choix stratégiques pour le territoire – Bien que mené sur deux décennies, le développement de SMSP a été une longue histoire semée d’embuches et d’obstacles que seules la détermination, les convictions et la croyance en cette doctrine ont pu permettre de franchir. Aujourd’hui, après 22 ans d’aventure industrielle et humaine, l’entreprise doit pourtant faire face à une double problématique fondamentale pour l’avenir du pays : doit-elle accepter de stopper le développement de ses filières offshore seules capables de valoriser le petit minerai et laisser les autres mineurs continuer à exporter du minerai brut sans retour de valeur ajoutée pour le pays ? Doit-elle poursuivre sa croissance sur la route qui a fait son succès et faire profiter de son rayonnement à l’ensemble du pays en élargissant son capital à la Province sud ?

 

1. L’arrêt des exportations de minerai brut

= Complémentarité des filières industrielles – Consciente que les voies de valorisation de la ressource minière sont complémentaires, SMSP entend bien mettre en place les outils industriels qui permettront dans un avenir proche de valoriser toutes les garniérites pauvres et les latérites fatales au travers de partenariats intégrés installés au cœur des marchés porteurs assurant la demande et la pérennité de l’activité minière.

= Valorisation des garniérites pauvres – Quasiment tout le petit minerai exporté au Japon par les petits mineurs peut être traité en Corée. La teneur de refus actuelle des Japonais correspond à la teneur d’approvisionnement actuelle en Corée et SMSP dispose des outils de traitement de ce type de minerai. Quant aux refus des laveries de SLN qui sont également exportés vers le Japon, ils représentent une quantité négligeable qui est complétée par des minerais plus riches. Les laveries, lorsqu’elles fonctionnent, permettent de séparer physiquement le minerai en fonction des catégories économiques, sub-économiques et stériles. L’enrichissement du minerai conduit à l’appauvrissement de la ressource. Si l’opérateur utilise une teneur de coupure de 1,6% pour obtenir une teneur d’enfournement de 2,5%, il augmente considérablement son ratio minier, c’est-à-dire le rapport entre le manipulé primaire (vecteur de charges d’exploitation) et le nickel contenu (vecteur de produit d’exploitation). Il génère un stock considérable de minerai sub-économique (valorisable par d’autres opérateurs) et de verses qui augmente les coûts miniers, d’où l’idée d’une possibilité d’optimisation de la ressource en fonction des différentes voies de valorisation disponibles.

= Valorisation des latérites fatales – Chaque année, deux millions de tonnes de latérites fatales sont exportées quasiment au prix de revient en Australie, à l’opérateur Queensland Nickel. Après transformation, l’industriel revend sa production à la multinationale Glencore, laquelle la commercialise en Chine. Ce minerai exporté pourrait tout simplement être traité par une usine calédonienne en Chine. Pour mémoire, l’usine de Yabulu dans le Queensland a des coûts opératoires très élevés. Elle a fermé sept mois en 2009 mettant les opérateurs, les rouleurs calédoniens et le gouvernement local en difficulté – elle est aujourd’hui en grande difficulté avec des cours du nickel pratiquement deux fois moins élevés que ses coûts opératoires.

2. Faire de SLN une « entité pays » pour qu’elle devienne compétitive

= Montée des trois provinces au capital de SLN à hauteur de 50,01% – Conformément aux dispositions de l’accord de Nouméa signé le 5 mai 1998, l’Etat doit transférer à la Nouvelle-Calédonie les compétences autres que régaliennes mais également la maitrise des outils de développement économique qui accompagne ces transferts. L’article 4.4 de l’accord stipule que « la Nouvelle-Calédonie sera mise à même, au cours de la nouvelle période qui s’ouvre, de disposer d’une maitrise suffisante des principaux outils de son développement ». Aussi moins d’un an après la signature de l’accord, un autre acte fondateur, mis en œuvre en 2000, pose les bases de ce transfert dans le domaine du développement économique.

= Risque d’une perte de contrôle de 53% de la surface minière concédée du territoire – La stabilité de l’actionnariat de référence dans le capital d’Eramet est assurée par le contrôle public conformément aux accords politiques de 1999 et 2000. Le Fonds stratégique industriel (FSI) ayant racheté les actions d’Eramet détenues par Areva, détient aujourd’hui 25,69% et la famille Duval 36,90%. Le FSI et les sociétés Somare-Ceir détenues par la famille Duval assurent un concert majoritaire de conservation des droits de vote d’Eramet et se consentent un droit de premier refus réciproque. Toutefois, le sous-concert Sorame-Ceir représentant 36,90% du capital d’Eramet et détenant à lui seul 45,74% des droits de vote d’Eramet, reste libre de céder 80% de sa participation. Le pacte d’actionnaire reconduit pour des périodes allant de six mois à un an laisse donc présager qu’un des deux actionnaires de référence assurant la stabilité du capital serait disposé à vendre ses actions afin de réaliser une plus-value, avec le risque d’une OPA par un groupe étranger notamment intéressé par la ressource. SLN, filiale calédonienne d’Eramet, contrôle en effet plus des deux tiers de la ressource du territoire avec plus de la moitié de la surface concédée. Inutile de dire que la mainmise par une société étrangère sur son patrimoine minier serait extrêmement déstabilisante pour la Nouvelle- Calédonie. Aussi, afin de rassurer, les représentants de l’Etat se sont tour à tour sentis obligés de déclarer vouloir protéger le capital d’Eramet (et donc SLN) mais la prise de contrôle des fleurons français de l’aluminium et du fer, Péchiney et Arcelor, par des multinationales étrangères appelle à la vigilance.

= Erosion des actions détenues par la STCPI dans Eramet – Fin 2006, STCPI détenait 5,11% des actions d’Eramet et 30% du capital de SLN. A la mi-2007, la première phase d’échange a été mise à exécution, conformément aux accords politiques, ce qui a permis de céder des titres Eramet pour obtenir la contrevaleur de 4% en actions dans SLN. Fin 2007, STCPI ne détenait donc plus que 4,13% dans le capital d’Eramet alors que sa participation dans SLN était portée de 30 à 34%. L’échange des 4,13% contre la contrevaleur en actions SLN (16,1%) permettrait dans un second temps de monter à 50,1% dans le capital de cette dernière. Or, depuis 2008, le niveau de participation de STCPI dans Eramet s’érode petit à petit, au gré des émissions de titres auxquels elle ne participe pas. L’érosion est essentiellement le fait de levées d’options et rémunérations d’apports. Fin 2010, cette dernière s’établissait à 4,04%. L’échange de ces actions Eramet détenues par STCPI contre l’équivalent en actions SLN qu’elle détient par ailleurs, permettrait aux Provinces de monter à 50,01% dans cette dernière et donc d’actionner des leviers importants au niveau et dans l’intérêt du territoire : l’augmentation des dividendes perçus par STCPI, la maitrise de la politique de distribution, la protection de la ressource minière et les décisions d’investissement dans l’outil productif. Si l’érosion continuait, la Nouvelle-Calédonie perdrait l’opportunité de monter à hauteur de 50,01% dans le capital de SLN.

= Revenus découlant de l’exercice de l’échange des actions – D’une manière récurrente, et quel que soit le niveau de distribution, les dividendes unitaires SLN sont nettement supérieurs aux dividendes unitaires Eramet. L’écart se vérifie année après année. Au cours de l’année 2012, 53,7 milliards XPF ont été distribués par SLN dont quelques 18,2 milliards XPF à STCPI au titre de ses 34%, alors qu’Eramet distribuait pour sa part un dividende unitaire de 2,25 euros par action, soit 285 millions XPF pour les 1 070 586 actions détenues par STCPI au titre de ses 4,04%. Les 16% supplémentaires détenus par STCPI dans SLN au titre de l’échange, auraient rapporté près de 8,6 milliards XPF au territoire. A nouveau, en mai 2013, 35,8 milliards XPF ont été distribués par SLN avec quelques 12,1 milliards XPF à STCPI, alors que cette dernière percevait 1,30 euro par action, soit 166 millions XPF au titre des 4,04% détenues dans Eramet. Le manque à gagner pour 2013 est de 5,7 milliards XPF et l’impact de l’exercice de l’option sur les deux dernières années constitue un manque à gagner de 14,3 milliards XPF pour le territoire.

= Influer sur la politique d’investissement de SLN – Au cours des deux dernières années, SLN a procédé à la distribution de 89,5 milliards XPF au profit de ses actionnaires. Au titre de ses 56%, via la holding EHN (Eramet Holding Nickel), Eramet a perçu plus de 50,1 milliards XPF alors que SLN générait plus de 4,1 milliards de pertes en 2012 à un cours moyen de 7,95 dollars US la livre et probablement quatre fois plus cette année. Une telle politique de distribution se fait au détriment de la compétitivité de SLN et favorise la délocalisation de l’activité, notamment à Weda Bay où Eramet investit dans un projet de 6 milliards de dollars. Une participation majoritaire des trois Provinces dans SLN permettrait d’influer notablement sur sa politique de distribution et sur les investissements à réaliser pour rendre l’outil compétitif. De même, au titre de conventions et de contributions diverses que Eramet facture à SLN (contrat d’assistance technique, convention de commercialisation, contribution aux frais de Sandouville…), la filière matte représente selon les rapports des experts du comité d’entreprise un manque à gagner de 7 milliards XPF par an pour le territoire.

= Mise en commun des moyens pour une meilleure optimisation de la ressource – Le patrimoine de SLN permet à cette dernière de n’extraire que de la haute teneur pour son usine de Doniambo dont le prix d’équilibre se situe autour de 8,4 dollars US la livre, l’un des plus élevé au monde dans le secteur (avec Murrin Murrin et Yabulu opérant à partir de faibles teneurs). Des sous-traitants tributaires de la ressource (SMGM, SMP, MKM) travaillent sur ses concessions et en échange des hautes teneurs fournies à Doniambo, exportent chaque année pour leur compte environ 650 000 tonnes de petit minerai à l’état brut vers les fondeurs japonais qui concurrencent SLN. Eu égard à son outil de production vieillissant et à son manque de rentabilité évident, SLN n’est pas en mesure de valoriser un minerai d’une teneur moyenne d’alimentation inférieure à 2,5%Ni. Une synergie entre opérateurs permettrait d’affecter les gisements à plusieurs usines de traitement et ainsi de réduire considérablement les coûts miniers. Sur la base des performances de la filière SMSP/POSCO entre 2009 et 2011, le manque à gagner au titre des 51% de l’exportation d’environ 3 millions de tonnes de minerais bruts, toutes catégories confondues, est estimé à quelques 6,9 milliards XPF par an.

 3. Faire de SMSP une « entité pays » pour une diversification régionale

= Création d’entités pays majoritairement contrôlées par les trois Provinces – Dans la mesure où la Province sud déciderait d’adhérer à cette stratégie de valorisation et de sécurisation de la ressource minière développée par les Provinces nord et îles, les trois Provinces présentes au capital pourraient ensemble solliciter l’échange des 4,04%Ni actuellement détenus par STCPI dans le capital d’Eramet afin d’obtenir la majorité du capital de SLN. Ainsi, au travers de STCPI et de SMSP, les trois Provinces sécuriseraient la maitrise du devenir de l’essentiel des ressources minières de la Nouvelle-Calédonie. Ceci n’exclurait bien évidement pas le fait de laisser la gestion de SLN sous la tutelle d’Eramet sur la base d’un pacte négocié entre cette dernière et STCPI. Une telle ouverture donnerait une « dimension pays » au socle économique sur lequel se construit l’avenir institutionnel d’un territoire ayant fait le pari de l’intelligence. Au travers de SMSP, les trois Provinces seraient ainsi associées dans la gestion des participations majoritaires qu’elle possède au sein des unités de production. Au travers de STCPI, elles auraient vocation à prendre des décisions sur la protection, l’affectation et l’optimisation de la ressource de SLN. Un tel changement de paradigme offrirait la perspective de la protection des ressources minières en Nouvelle-Calédonie, permettrait d’optimiser la ressource en fonction des voies de valorisation existantes sur le territoire, génèrerait des milliers d’emplois supplémentaires et des revenus substantiels pour atténuer les transferts financiers de l’Etat français, des flux appelés à se raréfier.

 4. Elargir l’activité minière aux propriétaires terriens 

= Asseoir le développement sur la diversification et complémentarité des filières industrielles – Afin d’aboutir à une vision réellement partagée de l’avenir à long terme de l’exploitation de la richesse minière au profit du territoire, il parait important d’optimiser les débouchés commerciaux par le biais des différentes voies de valorisation intégrées tout en diversifiant l’activité minière et associant les populations locales. Pour être pérenne et admise par l’ensemble des populations concernées, cette stratégie de valorisation doit puiser ses racines dans les structures de parenté définissant le lien à la terre. Dans le cadre d’une diversification de l’activité minière de proximité, ces filières verticalement intégrées permettraient donc aux communautés vivant autour de ces gisements de s’impliquer directement et durablement dans l’activité minière avec des retombées économiques et sociales au profit de ces dernières. Comme ce fut le cas pour la SAS Vavouto, Sonarep et la société Sowemar, ces communautés minières se regrouperaient sur la base des structures coutumières au travers d’entreprises constituées au sein de chacune des aires de la grande terre, et ce afin d’exploiter elles- mêmes les ressources qui seront destinées à alimenter ces usines offshore.

= La Nouvelle-Calédonie doit inventer sa place, son rôle – Le fait que les trois provinces détiennent ensemble une participation majoritaire dans deux « sociétés pays » permettrait de mettre en commun leurs moyens pour optimiser au mieux la ressource minière, sécuriser les approvisionnements sur le long terme avec une prise en compte de la protection de l’environnement du fait de participations majoritaires – et in fine d’abonder à un fonds souverain pour les générations futures.

Les propos de cette tribune n’engagent que leurs auteurs.

 * PDG de la SMSP.

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