Uramin et Areva : une mine de rien ou une affaire d’Etat ?

Uramin et Areva : une mine de rien ou une affaire d’Etat ?

Par Didier Julienne *

Il y a trois ans je livrais mon expérience en la matière à propos de la gouvernance minière pathétique  menant au rachat d’Uramin (Uramin et Areva toujours disponible dans les Echos.fr). Cette vision n’a pas changé et je regrette d’avoir à  revenir sur ce sujet à la suite  de conférences de presse récentes  et de divagations de la part de médias créant une controverse.

A mon avis, les anciens leaders de cette malheureuse affaire ont tort de s’enferrer dans une défense psychodramatique justifiant l’achat d’UraMin par l’existence d’hypothétiques et fructueux gisements d’uranium. La Cour des Comptes est en effet bien dans son rôle de rechercher et de comprendre, de ramener de la raison en auditant Areva parce que son actionnaire, le CEA, c’est l’Etat et donc les contribuables. Ces derniers, vous et moi, nous aurions perdu entre 2007 et 2011 environ 3.044 milliards d’euros dans l’affaire UraMin.

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On se trompe dans l’affaire Uramin  pour trois raisons :

①  La mine de Trekkopje en Namibie ne contient aucun minerai d’uranium en qualité suffisante et en quantité suffisante. Pour faire encore plus simple, les teneurs d’uranium de la mine de Trekkopje en Namibie seraient aux environs de 5 fois inférieurs à la mine voisine de la société Paladin qui vit avec difficulté,  5 à 8 fois inférieurs aux rebuts des  anciennes mines du Limousin et de 10 à 20 fois inférieurs aux rebuts des mines actuelles d’Areva au Niger. Comment raisonnablement penser mettre en traitement en Namibie un gisement 10 à 20 fois moins riche que ce que l’on rejette au Niger ?
Une autre réalité concerne la technique d’extraction qui ne fonctionne pas, en effet, depuis 2007, l’uranium ne sort pas de la terre namibienne.

Pas d’uranium et pas de technologie, par conséquent la mine ne vaut rien et il n’y avait effectivement aucune quantité d’uranium à comptabiliser dans les réserves de la société; et naturellement, les dépréciations d’actifs passés tardivement dans les comptes d’Areva réduisant les réserves d’uranium à zéro n’ont rien à voir avec la catastrophe de Fukushima.
Il suffit de lire la courbe des prix de l’uranium pour constater que les prix chutèrent très fortement et continument dès juin 2007 –juste après l’achat d’UraMin- pour atteindre un plus bas en mai 2010. Fukushima c’était mars 2011, trois ans avant les prix s’effondraient déjà. Cependant, neuf mois avant Fukushima, une petite spéculation s’emparait des prix mais elle se comblait dès janvier 2011, c’est à dire deux mois avant Fukushima. Il fallait attendre avril 2013, plus deux ans après Fukushima pour que les prix s’équilibrent à dès niveaux inférieurs au nadir de mai 2010.
Par conséquent la publication des comptes de 2008, 2009 ou au plus tard en 2010 n’auraient-ils pas du transcrire sans modestie et franchement la totalité cette réalité de baisse des prix dans les comptes ; mais également comptabiliser l’autre réalité plus grave liée à la disparition des volumes de l’uranium exploitable au fur et à mesure de recherches infructueuses en 2007, 2008, 2009… ?

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② Deuxièmement, la mine de Bakouma en Centrafrique ne recèle aucune quantité raisonnablement exploitable elle non plus. Non seulement c’est un gisement qui  n’atteint pas la taille critique mais en outre, techniquement, c’est un mirage géologique.

Lisez ou  relisez le livre « la mine et les mineurs de l’uranium français» – (éditions Thierry Parquet de 1996, pour les trois premiers tomes et éditions Areva pour le tome 4) c’est la Bible de la mine de l’uranium rédigée par les anciens du CEA, de la Cogema et d’Areva. Le tome 3 réédité en 1996 indique page 305, note 19 ce que les ingénieurs français de la COGEMA pensaient en 1970 à propos de Bakouma : « L’uranium est inclus dans le réseau cristallin de l’apatite, phosphate de calcium contenant du fluor et du chlore ». Tout élève ingénieur des mines ou géologue sait que l’apatite est un minéral réfractaire et donc réticent à libérer ce qu’il emprisonne, de plus l’inclusion dans le réseau cristallin envenime les choses. Le projet n’était pas viable et en 1971 Cogema jetait l’éponge.  Entre son abandon de 1971 et son rachat par Areva en 2007 la géologie de Bakouma n’a pas changé !

③ Enfin les recherches d’uranium sur les mines d’UraMin en Afrique du Sud et au Sénégal furent rapidement abandonnées après l’acquisition par manque … d’uranium.

Rien ne sortira de ces mines
Unir le retrait de Bakouma à la dramatique situation politique et humaine centrafricaine actuelle n’est-il pas aussi enténébrant que de ne relier de nécessaires dépréciations comptables qu’à l’effet déclencheur de la catastrophe humaine, environnementale et industrielle de Fukushima ?
N’en déplaise, la réalité nous indique premièrement que les géologies de Trekkopje et  Bakouma sont des mirages et deuxièmement que celles d’Afrique du Sud et du Sénégal sont des « curiosités géologiques ».
Par conséquent,  aucune extraction n’était possible. Cette opinion est partagée, la revue anglo-saxonne « Fuel Cycle Week» référence de la profession, qualifiait dans son numéro 453 l’achat d’Uramin au sommet des prix de l’uranium de « stupide »: “Unfortunately the whole project was flawed by the stupid $2.6 billion that AREVA paid for AIM-listed but South African-based UraMin Inc. at the height of the yellowcake price boom.” Il est exact qu’acheter une mine à 400 lorsqu’elle était cotée, et si j’ai bien compris offerte, à 50 quelques mois auparavant restera un étonnement récurrent.

JulienneUramin3Ensuite, que répliquer à l’argument iconoclaste « l’uranium est là, un jour on l’exploitera » ? La réponse est facile. La teneur en uranium est si basse que si un  jour une technique rentable était inventée, la mine namibienne pourrait devenir inutile tant il serait plus simple d’exploiter la faible quantité d’uranium contenu dans les pavés granitiques de nos villes ! Autre métaphore : justifier l’achat au comptant de  l’Océan Pacifique dans le but d’en extraire un jour la très faible teneur d’or qu’il contient sans pour autant connaitre de méthode d’extraction économique!

Y-a-t-il  une affaire d’Etat ?
Est-il irréprochable le lointain ministère et la lointaine Agence de Participations de l’Etat qui firent  confiance à  leurs services qui eux-mêmes firent confiance au Conseil de Surveillance  de l’entreprise, qui  lui même fit confiance à l’entreprise, qui elle-même fit confiance à une équipe de négociateurs, qui fit confiance… au  vendeur ? Sous un autre angle : comment ne pas faire confiance aux documents présentés lorsque l’on n’a ni l’expertise minière, ni la compétence géologique, ni les connaissances techniques en traitement du minerai pour challenger l’avis de l’entreprise ?  Enfin si les documents étaient adéquats, il était facile de prendre une bonne décision. Qui  aurait-il eu le quelconque intérêt d’orienter le choix vers une erreur et pourquoi ?

Autre questionnements, pourquoi ne pas avoir écouté les géologues de la maison qui mettaient en garde ? D’après les informations, pourquoi certains furent-ils placardisés, mis à pied, ou tout simplement ignorés ? Faut-il, en effet, rappeler que les faiblesses des « merveilleux gisements » d’UraMin étaient connues de la profession et notamment de la Cogema, l’ancêtre d’Areva. Les 4 tomes du livre « la mine et les mineurs de l’uranium français» ne sont que le reflet des rapports techniques de la Cogema, du CEA, de la Compagnie Minière Dong Trieu et de Minatome (filiale de Total) stockés aux archives d’Areva à Bessines sur Gartempe. Elles conservent la mémoire géologique de gisements d’uranium de quasiment la terre entière y compris ceux d’UraMin. Sa géologie était connue, travaillée à plusieurs reprises parfois dès 1959 et elle fut classée sans intérêt.  Personne n’exhuma ces informations en 2007 avant l’acquisition.

Ultimo, si cette acquisition malheureuse était passée par pertes et profits dès 2007, il n’aurait pas été investi, en plus de l’achat, près d’un milliard supplémentaire dans des matériels miniers qui rouillent actuellement dans le désert namibien et dans la construction de cette usine de dessalement d’eau elle-même également au milieu du désert. Le comble est que cette usine non seulement coûte chaque année le prix de son entretien mais elle alimenterait désormais des mines namibiennes concurrentes ! Espérons que matériels et usine trouveront un jour preneur contribuant ainsi au redressement d’une société tenace et révoltée par toute cette affaire.

Conclusion
UraMin était une perte financière, mais elle n’affectera plus les comptes d’Areva dixit son Directeur : on a été au fond des choses, donc acte. En revanche, lorsqu’il est offert à l’observateur qui s’interroge une controverse « extérieure à l’entreprise », telle que celle citée en introduction, et qu’elle semble flouter le bilan pourtant indélébile de la réalité géologique et minière de l’affaire UraMin,  pour comprendre, ce spectateur n’est-il pas immanquablement conduit vers une autre versant ? Que penser d’éventuelles questions subsidiaires de la Cour des Comptes ou bien celles d’enquêteurs sur des espionnages, des escroqueries, des audits, des délits d’initiés, des commissions, une affaire d’Etat… etc. ? Qu’y gagner ? A ce stade, la lecture du fameux livre des vendeurs racontant en 82 pages et de l’intérieur cette affaire, « A team Enriched » publié par Brand:Mining en 2008,  mais également des conversations avec les vendeurs ou bien avec le ministère des mines namibien pourraient-elles être révélatrices d’un contexte ? Inspirée par la ruée vers l’or, cette citation attribuée à Mark Twain « une mine est un trou dans le sol appartenant à un menteur », était-elle ici à sa place dans le monde de l’uranium ?

* Stratège des ressources naturelles. Tribune publiée dans Le Cercle Les Echos.

 

 

 

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