Le destin commun selon Poiwi

Le destin commun selon Poiwi

Jean-Jacques Poiwi, artiste vivant à La Foa, présente son exposition du 20 au 31 mai à la galerie Lec lec tic avec une série d’appliques, de sculptures (bois et pierre) et autres volumes. Jean-Jacques Poiwi a déjà exposé collectivement à de nombreuses reprises en Nouvelle-Calédonie et hors du pays, mais c’est la première fois qu’il présente une exposition individuelle dans un espace privé.

Lauréat 2013 de l’aide à l’exposition accordée annuellement par la Province sud – ce qui lui permet d’exposer seul ses derniers travaux – l’artiste a choisi le thème du destin commun pour sa prochaine exposition. Il répond à ce thème par des échanges et des mélanges, pour nous dire que nous sommes tous différents mais que nous pouvons quand même faire les choses ensemble. Il hybride non seulement les matériaux : pierre, bois, terre… mais aussi les formes, même lorsqu’elles sont opposées…

CulturePoiwi

 

Galerie Lec lec tic 

Complexe La Promenade Anse-Vata

Du 20 au 31 mai

Ouvert du mardi au samedi de 14h30 à 18h30

Tél : 82 56 01

Avide grenier

Avide grenier

Quelle belle soirée théâtrale que « L’homme dans le plafond » de Timothy Daly, présenté au Théâtre de l’Ile par la Compagnie Isabelle Stalker ! Un drame drolatique sur les comportements humains lors de la seconde guerre mondiale, une période qui n’en finit pas de hanter l’Occident. Huis clos à cinq.

CulturePlafondPap

 

Juger les comportements des autres est toujours facile lorsque l’on n’est pas en situation. La pièce de Timothy Daly dissèque avec un scalpel impitoyable la bassesse de quelques personnages en survie dans un monde lui aussi sans pitié. Le hasard amène un couple d’Allemands moyens à cacher un joaillier juif dans leur grenier moyennant finances. L’action se déroule à un mois de la capitulation du troisième Reich dans une petite ville affamée sans cesse bombardée par l’aviation US.

La survie est le maître mot pour tous. Seule la façon de l’aborder varie suivant les protagonistes. Tous les personnages sont avides de quelque chose : le Juif prisonnier des combles désire avec voracité la liberté, les propriétaires manifestent de la cupidité, la voisine est prête à tout pour conserver un peu de pouvoir. Il est vrai que le contexte – exploitation de l’homme par l’homme tous azimuts – est révélateur pour des conduites ambiguës. La femme du propriétaire noie vite son altruisme passager dans la lâcheté – elle aime son mari –, ce dernier est un opportuniste pas méchant au début et la voisine se sert de tous.

Dramédie

Seul le prisonnier, avec une vue sur l’immensité du ciel, a une attitude fatalement plus élevée. Les autres, terre-à-terre, creuseront leur malheur –  certains avec leurs dents rayant le parquet – jusqu’à se vautrer dans la fange. Sur un sujet aussi plombant, Isabelle Stalker – qui met en scène – et l’auteur ont choisi d’injecter un humour désespéré. Le drame tourne à la comédie parfois grâce à une narratrice soulignant ses effets avec un accordéon. Les deux, musicienne et instrument, ne manquant pas de souffle… Le décor très stylisé et un écran en arrière-plan, sur lequel défilent des images symboliques en noir et blanc, rappellent l’esthétisme du célèbre « Cabinet du Dr Caligari » de Robert Wiene.

L’ossature de la maison/prison est biscornue à l’instar de l’âme des geôliers. Personne ne peut trouver son équilibre dans ce noir profond baignant le plateau où les lumières étirent les ombres de manière expressionniste. Cet humour permet de supporter l’insupportable et la comédie transforme le drame en « dramédie ». L’excellente interprétation des cinq acteurs fait passer sans problème le burlesque de certaines scènes. Tel un coït à la mécanique grotesque succédant à l’évocation d’un charnier des camps de la mort. Au final, une remarquable prestation scénique avec un texte fort sans afféteries. Bref, un beau morceau de théâtre ! Qui plafonne haut…

Rolross

Pablo d’honneur

Pablo d’honneur

Premier spectacle de la saison Prestige au Conservatoire de musique, « Pablo Neruda, Canto General » a marqué par l’originalité du mélange des genres et par la prestation scénique des deux musiciens et de l’acteur. De plus, c’était une première, une création à Nouméa construite autour de ce fabuleux poète. « Pabloésie »…

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Pablo Neruda est un immense auteur sud-américain. Tour à tour poète, écrivain, diplomate, homme politique et penseur chilien, il a publié son premier livre de poésie – Crépusculaire – à dix-neuf ans et n’a plus jamais arrêté. Entré au service diplomatique, cette vie de Consul le fait voyager aux quatre coins du monde – Rangoon, Colombo, Batavia, Calcutta, Buenos Aires et l’Europe où il se liera, entre autres, à Federico Garcia Lorca.

L’assassinat de ce dernier par le général Franco le projette dans un activisme poétique qui ne cessera jamais. Fortement impliqué dans la vie politique de son pays, son engagement aux côtés de Salvador Allende et sa mort suspecte (faire taire une voix dérangeante) en témoignent, ce prix Nobel de littérature est resté fidèle à ses convictions de paix et d’altruisme tout au long de son riche parcours. Parue à titre posthume, son autobiographie « J’avoue que j’ai vécu » le résume, de même qu’une phrase qui en est extraite : « Je veux que l’immense majorité, la seule majorité, puisse parler, lire, écouter, s’épanouir. »

Pablographie

La gageüre de ce spectacle était de nous faire voyager dans l’existence exceptionnelle – une « Pablographie » – de cet homme en ressuscitant sa voix par l’intermédiaire d’un comédien, Arnaud Bedouet, incarnant sa prose et ses vers.Avec l’accord d’une guitare et sous l’éclat d’un bando-néon ! Le thème du voyage empruntant les chemins de deux de ses livres, l’autobiographie et le Canto General, cités plus haut, formaient l’ossature du spectacle. La prose de l’un se mêlant aux vers de l’autre et donnant forcément des rythmes différents traduits par les deux instrumentistes Juan-José Mosalini, prodigieux au bandonéon – déjà vu et entendu dans le grand auditorium –, et Leonardo Sanchez, virtuose de la guitare classique. Tour à tour illustration sonore ou mélodies accompagnant les sentiments du récitant, la musique s’enroulait autour de la voix de l’acteur ou était une magnifique transition entre deux paysages, deux pays traversés ou deux états d’âme. Les mots de Neruda formidablement dits par la voix basse et posée de l’artiste soutenaient le rythme incessant de ce voyageur infatigable d’un pays à l’autre.

Impressions de mouvements rendues par des projections d’images morcelées sur des lés verticaux de tulle où s’enchaînaient les visions mentales du texte : éléments aquatiques (pluie, mer), minéraux (montagnes, statues) ou visions de villes que cette scénographie rendait oniriques – l’en vers du décor… Bref ! La beauté sous toutes ses formes, acoustique, visuelle et auditive, baignant dans une lumière naturelle ou urbaine. Très loin des habituels concerts ludiques de début de saison, par ailleurs forts appréciés et de qualité, cette parenthèse poético-musicale a séduit à juste mesure un public conquis qui attend les prochaines dates avec impatience. Une immense majorité qui a écouté et s’est épanouie… Merci Pablo !

Rolross

Mokaddem, sans-papier en cent-papiers

Mokaddem, sans-papier en cent-papiers

Dans son petit recueil * de chroniques parues entre 2007 et 2011 dans Les Infos, en nous interpellant crûment mais avec humour pour nous demander de décliner notre identité de lecteur, comme le ferait n’importe quel flic de la mondaine, des stups ou des clandestins, Hamid Mokaddem s’expose aussi, en gentleman inquisiteur. Il se dévoile un peu lui-même en 11 chroniques et 79 pages, danses d’idées exécutées en artiste d’un verbe qui se laisse lire. Comme tous les choix, celui de ces onze textes dessine un peu son auteur qui nous invite à deviner les contours et tours-de-con de son identité d’homme-citoyen polémique, sans-papier non régimenté.

Une identité cabossée et tenace, d’ordinaire grimée de cent papiers réduits, dans ce recueil et au sens culinaire, à un fond de vie en frémissement, épicé d’un questionnement philosophique, politique et artistique qui vitamine la curiosité intellectuelle et aiguise une certaine gourmandise de l’humain. Un auteur qui nous montre ses papiers en couleur, sous la caution de ses maîtres à penser et en raillant ses maîtres à panser, pour parler dans la langue.

Qu’on se le dise, Mokaddem a du goût ! Il en est ainsi, et il s’insurge logiquement de la dictature du goût imposée par d’autres. Il aurait pu en référer aussi, côté cinéma, au « Goût des autres », le beau film d’Agnès Jaoui (2000) à propos duquel un critique faisait ce commentaire sur le parcours de Castella, le personnage central du scénario : « On ne bouscule pas ainsi les cadres de références et les barrières culturelles sans faire d’histoires ».

Mokaddem, lui, pencherait plutôt, au vu de ses papiers, pour que l’histoire bouscule un peu plus vite les cadres de référence et les barrières culturelles. Il écrierait même sur l’Histoire et des histoires un peu pour ça, aussi. Pas de quoi en faire un suspect pour autant ; ses papiers sont en règle. Pour finir, disons que pour qui vit en Nouvelle-Calédonie, ou s’intéresse à Kanaky ou au caillou, ce livre se lit en mettant une claque à un paquet de bonbons au coco. Circulez, vous avez des bonbons et un livre à acheter.

Max Bacchus

* « Papiers… Svp », Hamid Mokaddem, Expressions/La courte échelle/éditions transit, 79 pp.

Rires sous capes

Rires sous capes

En avril, ne te découvre pas d’un rire ! Telle était la devise du Théâtre de l’Île pour trois représentations de « Regardez, mais ne touchez pas ! » de Théophile Gautier et Bernard Lopez par la Compagnie métropolitaine Abraxas. Présenté comme unecomédie de cape sans épée en trois journées, ce spectacle, à la fin de l’envoi, faisait mouche !

RiresCapesPapCoécrite en 1847 avec Bernard Lopez – initiateur du projet –, cette pièce est une œuvre de commande à laquelle Théophile Gautier participa après moult tergiversations avec le directeur du théâtre de l’Odéon. Le titre original, notamment, « Ne touchez pas à la Reine ! » s’est transformé en « Regardez, mais ne touchez pas ! » plus dans le ton comique de l’écriture pastiche. Centenaire en 2011 du célèbre auteur oblige, Jean-Claude Penchenat a exhumé ce texte inédit. D’un drame romantique à la Victor Hugo, Gautier et Lopez ont fait un spectacle fort drôle, rehaussé par la mise en scène moderne.

L’histoire a, en effet, tous les ingrédients d’un drame cornélien avec un preux chevalier qui risque sa tête pour avoir sauvé physiquement la reine d’Espagne alors que le moindre attouchement à la souveraine est puni de mort. Et quand un félon veut s’en approprier le mérite pour épouser la belle et riche héritière qui, elle, est tombée amoureuse du premier, la tension pourrait être inextricable…

Linder et Planchon en coulisses

Mais, c’est sans compter sur le second degré, la fantaisie et la cocasserie de tout ce beau et noble monde qui en fait des tonnes pour nous amuser. Le cliché, répétitif de surcroît, devient un ressort hautement comique et le rire se niche sous toutes les capes virevoltantes. En quatre-vingt-cinq minutes chrono, les trois journées s’enchaînent à un rythme endiablé sous la houlette d’un Monsieur Loyal, promu souffleur d’accent ibère, aiguilleur de sorties côtés cour et jardin et bruiteur ès escrime parfait. Les costumes tout en noir et rouge sont du côté de Zorro pour les hommes et de la silhouette gitane (version paquet fumeur) pour les femmes.

Ça ferraille pour de bon et pour de faux (bien aiguisée), les quiproquos s’emmêlent à l’infini et dès que le sérieux pointe sa rapière, il est émoussé par la dérision. Vous l’aurez compris, on était plus chez « Les trois mousquetaires » – version planches de Roger Planchon ayant fait les beaux jours du TNP Villeurbanne – ou, encore, sur l’écran muet du 7e art de Max Linder avec son « Étroit mousquetaire ». L’interprétation de tous, bien rôdée et sous a-Cid, ne laissait aucun temps maure en mouillant les capes, les feutres et les mantilles. Une chaleur communicative que les éventails de ces dames ne pouvaient repousser. Très agréable à suivre, ce spectacle léger, donc, a ravi le nombreux public familial venu aux trois soirées et aussi les scolaires en matinées qui ont dû muscler leurs zygomatiques. Olé ! Et oleti !

Rolross

Le fatum sonne toujours deux fois

Le fatum sonne toujours deux fois

Deuxième spectacle de la saison, « L’homme semé » de Dominique Wittorski de la Compagnie du Beurre est une re-création locale et un mélange des genres. L’Oedipe roi de Sophocle est phagocyté par la comédie et projette ses grands thèmes dans le cercle d’une famille actuelle. Salades grecques…

 

 

Revisiter les classiques et, par la même occasion, les dépoussiérer est au goût du jour sur les scènes théâtrales. En effet, comment intéresser un jeune public – et moins jeune également – à une œuvre écrite il y a deux mille cinq cents ans ? C’est la gageüre tenue par Dominique Wittorski et sa compagnie, augmentée de quelques éléments calédoniens. La tragédie de Sophocle « Œdipe roi » fait partie de ces classiques que l’on croit connaître et dont certaines réminiscences remontent : Thèbes, le jeune Œdipe devant être sacrifié enfant pour cause d’oracle maléfique et finalement recueilli, l’énigme du Sphinx résolu, l’assassinat de son père biologique Laïos, l’inceste avec sa mère Jocaste, ses yeux crevés lorsqu’ils seront dessillés par l’horrible vérité et son errance éternelle, la malédiction des Atrides ayant encore frappé.

On sait tout cela – quoique… – mais, on a oublié la portée de ces grands mythes grecs, rongés par des cours ennuyeux au lycée et le temps qui passe en nous donnant des… complexes. La famille contemporaine réunie par la mort du père Achille – assurément un helléniste – doit honorer le testament de ce dernier, stipulant la représentation de la pièce de Sophocle et l’occasion pour la fratrie de rencontrer un demi-frère métis Kanak aux antipodes.

Explosion de rires « dynamytheurs »

Monter une pièce lorsque l’on est amateur/ignorant, lorsque l’on ne comprend nib à ce texte en grec ancien, lorsque l’on se mange le foie entre frères et belle-soeur tiennent du défi et du miracle. Défi et miracle ont donc eu lieu grâce à une re-création, en résidence de la Compagnie du Beurre, pour la Nouvelle-Calédonie. Gonflé le Wittorski à l’instar des pieds d’Oedipe ! Et nos yeux de spectateur se sont dessillés – devant cette vérité qui nous crevait aussi les yeux – à travers cette réflexion émaillée d’explosion de rires « dynamytheurs ». Mise en abîme pour nous public que cette famille où les frères se chamaillent et plus, la bru enceinte n’ayant pas son mot à dire (dans un premier temps), le demi-frère métis étant traité par-dessus la cnémide (dans un premier temps toujours). Tous vont s’apercevoir qu’ils recréent le mythe sur scène ainsi que dans leur vie quotidienne (à une échelle moindre heureusement).

Le fatum grec sonne plusieurs fois, n’épargnant aucune génération. Les allers-retours au texte original avec les avatars drôles de la traduction – attention au mot juste – et de (l’in)compréhension nous entraînent dans une comédie qui peu à peu va s’enfoncer dans le tragique et retrouver l’essence de la pièce originale, finalement jouée par la troupe soudée au projet. Dans cette auberge espagnole – qui tient plus de la Macédoine pour les salades familiales –, les petites mesquineries et conflits larvés se mêlent insidieusement au grand texte avec force anachronismes. On  y traite de trahison, de filiation, d’adoption, de généalogies, de droit du sol, du traitement de l’étranger, de toponymie, de révolte féminine et de bien d’autres choses. C’est sûrement là où le bât blesse car qui trop embrasse, mal étreint. Le spectacle ébouriffant, souvent très drôle, part dans tous les sens et s’étire avec des digressions océaniennes un peu trop accommodées artificiellement, un comique de répétition trop usité et des vidéos inutiles.

La seconde partie dure et lasse parfois, trente minutes de moins eussent été bénéfiques. En effet, le spectateur fatigué, semé en route pour le coup, est moins apte à apprécier la fin, pourtant bien construite et intéressante. Notons de jolies trouvailles de mise en scène – la naissance des nations sorties de terre, le vote Koh lanta, le décor faisant la part belle aux planches théâtrales, des allégories traduites avec trois bouts de ficelle, la Pythie.com, etc. –, une interprétation est probante et le rythme enlevé. En tout cas, un beau moment de théâtre réflexif et détendeur de zygomatiques pour nous inciter à relire Sophocle dans le texte. Et sans complexe !

Rolross

L’art d’exister

L’art d’exister

ArtKanakPapDu 15 mars au 15 juin, le Centre culturel Jean-Marie Tjibaou est entièrement voué à l’exposition « Kanak, l’Art est une parole ». Prolongement et retour aux sources de l’exposition du musée du quai Branly, les quatre salles ainsi que l’allée centrale, dévolues à cette manifestation majeure, montrent les richesses du patrimoine d’un pays en marche. L’art recentré…

 

L’exposition actuelle n’est que la partie visible d’un trésor patrimonial dont l’inventaire international a débuté dans les années 80. Cette enquête menée dans une vingtaine de musées métropolitains et européens a été possible avec le concours du Gouvernement de Nouvelle-Calédonie, de la maison de Nouvelle-calédonie à Paris et d’une équipe opiniâtre – les commissaires parisiens Emmanuel Kasarhérou et Roger Boulay, l’historien Etienne Bertrand, la secrétaire Renée Binosi ainsi que de nombreux collaborateurs calédoniens (ADCK-CCT, Musée de la NC).

Sur les trois cents œuvres réunies au quai Branly, cent soixante sont présentées avec une scénographie soignée au Centre Tjibaou. Un condensé précieux des 17 000 objets relatifs à la culture kanak et répartis dans 110 musées sur la planète, des œuvres emblématiques et faciles d’accès pour s’enrichir du socle nécessaire du passé. Malgré des superficies moindres par rapport au grand frère parisien, les trois salles d’expositions mettent en valeur toutes ces œuvres remarquables et « parlantes » sans surcharge, ni amphigouri. Plus qu’une visite classique, on aura l’impression d’un cheminement coutumier…

Identité en marche

Commençons notre visite par la salle Kanaké et le film court projeté de la vidéaste Lucie Cariès. On y voit Paul Wamo, notre slameur/poète, incarner par ses textes cette fameuse identité moderne qui marche devant, chère à Jean-Marie Tjibaou. Avec des allers-retours sur les paroles du leader emblématique, se dessine une trajectoire – sans en cacher les difficultés – guidant le modèle et son digne rejeton. Montrer la voie par la voix, une gageüre relevée par les « Paul positions » d’un marcheur allant dans le même sens que son aîné. Les dernières images du film montre le jeune Kanak passer du noir et blanc à la couleur pour rejoindre les traces laissées sur le sable d’une plage par l’homme des accords de Matignon. Une phrase à retenir dans cet art à s’exprimer : « un peuple doit montrer sa culture pour exister ». Ces deux-là et beaucoup d’autres s’y emploient aujourd’hui. « Paroles donneurs » !

Confidentielle, la salle Kavitara abrite un illustre invité. En effet, le chef Ataï est une figure emblématique, mieux, une tête incontournable, un visage qui continue de s’afficher dans l’inconscient collectif du pays. C’est d’ailleurs ce que donne à voir sans esbroufe cette salle, avec ce Che Guevara océanien. Si quelques objets contemporains de la révolte – canne/souvenir sculptée, massue bec d’oiseau, coquilles d’huîtres finement gravées rappelant l’adversaire Gally-Passebosc – sont en vitrine, c’est surtout la perception du personnage aujourd’hui qui est mise en avant. Explicatifs et replaçant Ataï dans son contexte historique, deux panneaux narrent la situation ayant semé les germes de la révolte de 1878. Une rébellion qui irrigue toujours la jeunesse kanak et calédonienne à travers des T-shirts, des sweats à capuche, des casquettes, des sacs, des manous, mais aussi un abribus décoré, un fanion rasta ou une toile de parapluie. Grâce à un imaginaire débordant, la tête silhouettée est revenue dans notre quotidien bien avant l’originale dont le retour fait encore débat. La figure tutélaire inspire également les artistes qui l’illustrent, la sculptent, l’écrivent où la mettent en pièce… théâtrale.

Une scénographie « appliquée »

Avec « Visage et reflets », la salle Beretara nous fait entrer dans la culture kanak par la – grande – porte et ses chambranles. Ici nommés « appliques de porte de case », ils nous observent de leurs yeux clos. Le houp séculaire s’est fissuré leur communiquant les rides du temps et aussi de la sagesse. Cependant, ces gardiens évoquant les grands Anciens défunts forment une haie boisée le long d’un chemin sinueux où le visiteur progresse lentement et en silence. Leurs visages sereins sont posés sur un habit rigide imitant les motifs de la natte, les fibres de bois se croisant pour leur assurer une large assise. Après la pénombre qui les entoure, nous sommes prêts à entrer dans le vif du sujet et de la lumière. Il faut croire que la majorité des premiers Blancs sont passés à côté d’eux sans les voir. Pour preuve les représentations cocasses – et parfois humiliantes – et les reflets peu flatteurs qui ont envahi la presse occidentale, la peinture où les îliens sont tantôt bons sauvages dans un paysage édénique de carton-pâte, tantôt cannibales grimaçants sous le crayon de caricaturistes en mal d’exotisme et de frissons. Heureusement, des artistes autochtones rétablissent la vérité du costume, la couleur et le bestiaire totémique. Lézards premiers.

Les objets usuels et cérémoniels retrouvent leur vraie place. Les superbes haches dites ostensoirs (jadéite, poils de roussette, coquillages et manche ouvragé), les coiffes, les tapas et les colliers voisinent avec les pieux à fouir, les statuettes, les couteaux à igname et la pierre à magie qui les complète (l’esprit n’est jamais loin du monde matériel). Le visiteur est dans l’échange des regards – le sien sur une culture toujours vivante – et dans la valeur des échanges qu’elle signifie.

Le dernier tronçon, résolument moderne, se pare d’un emblème féminin traditionnel. La robe mission, d’abord signe de soumission, est devenue revendication. Stéphanie Wamytan, jeune artiste multiforme, ne s’y est pas trompée en la transformant en symbole d’une libération féminine érotique ou en la tatouant de mots de refus. La femme kanak ne se dérobera pas pour devenir l’avenir de l’homme…

Richement dotée

Intitulée « Maison des richesses », la salle Komwi regorge effectivement des plus belles pièces de la culture kanak. Impossible de les citer toutes, signalons cependant que l’écrin est à la hauteur des trésors exposés. Provenant essentiellement du XIXe siècle, les objets rares et d’art ne se font pas d’ombre. Chacun occupe une place – vitrine ou estrade – où la sobriété de présentation et les éclairages rehaussent leur aspect. On ne pourra rester insensibles aux herminettes, aux têtes de monnaies kanak finement tressées et sculptées, à la beauté d’une série de haches ostensoirs (deux spécimens ayant déjà été appréhendés en salle Beretara), aux figures de masques et masques imposants chargés de plumes de nautous, aux coiffes de chefs et de guerriers, aux figurines funéraires ainsi qu’aux massues (casse-tête bipointe, phallique ou en bec d’oiseau) ou aux sagaies à la hampe travaillée.

Véritable ordre social architectural reliant la communauté, la case occupe une place de choix dans cette salle. Une série de flèches faîtières, de sculptures sommitales font le lien entre deux photos géantes de cases historiques. La scénographie de cet espace important de la vie mélanésienne rend bien l’harmonie de ce lieu ralliant le monde du visible à l’univers de l’invisible. À travers des plans, des schémas, des photographies et des textes informatifs, le visiteur peut aussi suivre la construction de ladite case en détaillant ses différents éléments et leur assemblage. Au sortir de la salle, un film retraçant une grande coutume est projeté. La voix d’un participant à cette cérémonie si impressionnante pour un non Kanak nous dit en substance : « Après avoir été reçu et accepté, vous êtes ici chez vous, vous pourrez désormais revenir ». Cette belle exposition englobant tout le centre nous invite à non seulement venir la visiter, mais à y revenir !

Rolross